Depuis des années, les stablecoins sont la invention la plus pratique dans le domaine de la cryptographie, mais aussi la plus embarrassante. Dire qu’ils sont pratiques, c’est parce qu’ils transforment la blockchain en un canal de paiement en dollars opération 24h/24 et 7j/7 ; mais c’est embarrassant parce que, malgré leur vision simple et directe, établir la confiance n’est pas une tâche aisée.
Pour les non-initiés au domaine de la cryptographie, une monnaie numérique valant exactement 1 dollar semble très fiable, jusqu’à ce que quelqu’un demande : où se trouvent réellement les réserves en dollars derrière ?
Aujourd’hui, le Wyoming aux États-Unis prévoit de répondre à cette question avec la plus ancienne des « astuces de garantie de crédit » : le sceau du gouvernement de l’État.
Frontier Stable Token (FRNT) est un nouveau stablecoin échangeable contre le dollar lancé par le Wyoming, émis selon un cadre juridique codifié, et supervisé par le Wyoming Stablecoin Committee. C’est aussi une déclaration politique claire, mais formulée en termes officiels sans fioritures, comme des règles d’achat, des réunions publiques, des exigences de réserves. La Silicon Valley excelle à décrire l’avenir avec un langage brillant, mais le Wyoming a choisi de lancer son stablecoin en publiant « les procès-verbaux des réunions du comité ».
Selon ce comité, le positionnement central de ce token est son utilité publique : rendre les flux financiers plus transparents, accélérer les règlements, et créer un stablecoin durable, qui ne dépend ni de la passion d’un gouverneur, ni du modèle commercial d’une entreprise. Par ailleurs, ils espèrent que cette conception répondra à la critique la plus forte contre les stablecoins : le manque de transparence.
C’est un discours marketing officiel, mais la question plus profonde est : alors que le gouvernement fédéral américain s’interroge encore sur « la forme que doit prendre le dollar numérique », quelles transformations profondes de l’économie monétaire et de la politique monétaire ce stablecoin révèle-t-il ?
Un stablecoin construit selon le modèle d’une institution publique
Le Wyoming adopte un système de réserves à 100 %, régulé par la loi de l’État, et totalement déconnecté de toute monnaie numérique émise par la Réserve fédérale. En 2025, l’État a adopté la loi « HB0264 », renforçant cette position : il interdit aux agences gouvernementales d’accepter la monnaie numérique de la banque centrale pour les paiements d’État, et de soutenir par des fonds publics les tests ou la mise en œuvre de cette monnaie.
Cette définition est cruciale, car la monnaie numérique de la banque centrale est aujourd’hui synonyme de deux types d’angoisses sociales. La première, économique : si les gens peuvent détenir directement la monnaie émise par la banque centrale, qu’adviendra-t-il des banques commerciales ? La seconde, culturelle : surveillance, contrôle, et une prémonition de plus en plus forte que tous vos fonds pourraient être assortis d’un « permis d’utilisation ».
Le Wyoming semble privilégier la dimension culturelle. Son interdiction de la monnaie numérique de la banque centrale inclut une conclusion d’enquête législative, qui met en garde contre les risques de surveillance et de restrictions de consommation que cette monnaie pourrait entraîner. Même si vous n’adhérez pas à cette prémisse, vous pouvez percevoir la stratégie derrière.
Le message que veut transmettre le Wyoming est : si le public veut utiliser le dollar numérique dans l’État, cela doit passer par un mécanisme contrôlable par l’État, susceptible d’être contesté en justice, et pouvant faire l’objet de discussions lors de réunions publiques mensuelles.
Les responsables du comité sont très prudents dans leur description du positionnement de FRNT : « FRNT se distingue fondamentalement de la monnaie numérique de la banque centrale, car il repose sur un système de réserves à 100 %, et n’est pas émis par la banque centrale. »
Ce point n’est pas anodin. Le comité indique que la gouvernance de FRNT est entièrement transparente, que les décisions clés sont prises lors des réunions mensuelles, et que la formulation des règles pour les institutions doit passer par une consultation publique légale.
Dans le domaine de la cryptographie, la gouvernance se résume souvent à un vote à 3h du matin dans un groupe Discord. Le Wyoming propose une approche plus proche du modèle traditionnel : une gouvernance sous cadre juridique administratif, avec ses avantages et ses inconvénients.
Ce mode de gouvernance implique que FRNT peut être utilisé à toute fin légale, et que l’État ne limitera pas ses cas d’usage légaux en fonction des changements politiques.
Ils expliquent que toute intervention sur l’utilisation du token doit être légale, par exemple via une ordonnance judiciaire, et non par jugement moral subjectif. Cette position respecte la liberté individuelle tout en étant opérationnelle : une monnaie avec une « liste de restrictions d’usage » sera forcément une cible d’attaques politiques, mais une monnaie conforme aux lois en vigueur, bien que banale, pourrait justement avoir le potentiel d’une diffusion à grande échelle.
Ensuite, la question de l’innovation dans l’intégration de ce stablecoin dans le système financier moderne : ses canaux d’émission et de circulation.
Le comité indique que la conception de FRNT prend en compte les besoins des utilisateurs particuliers et institutionnels. La scène pour le retail est facile à imaginer, notamment avec l’intégration à des plateformes comme Rain, permettant d’utiliser le stablecoin comme une carte de débit. Si les utilisateurs peuvent dépenser ce token dans tous les lieux acceptant Visa, alors les termes techniques comme blockchain ou cryptographie deviennent secondaires.
Les usages pour les institutions et le secteur public illustrent davantage la spécificité du Wyoming. Le comité souhaite que les entités publiques utilisent FRNT pour améliorer la transparence et l’efficacité des flux financiers.
Ils donnent en exemple un test réalisé en juillet 2025, où le Wyoming a effectué un paiement quasi instantané à ses entrepreneurs via son système de monnaie numérique. La région affirme que cette fonctionnalité sera un atout majeur en cas de catastrophe. La rapidité de paiement et la liquidité sont cruciales dans ces scénarios.
Vous pourriez penser que c’est une application de niche, mais il faut savoir que toutes les nouvelles voies de paiement commencent souvent par des usages limités, pour finir par devenir la norme.
Un stablecoin destiné aux traders n’est qu’un début ; un stablecoin utilisé pour la paie, le paiement des sous-traitants ou la gestion des urgences possède déjà une infrastructure de base.
À qui profite le rendement ?
Les stablecoins sont souvent présentés comme une technologie de paiement, mais leur logique économique est plus proche de celle des banques : attirer des dépôts en dollars, détenir des actifs à faible risque, et générer des intérêts.
Le Wyoming ne cache pas ses plans pour ces intérêts. Dans sa « note d’information », le comité décrit en détail la structure réglementaire des réserves : avec des exigences de sur-collatéralisation, et les revenus issus des investissements excédant les réserves seront utilisés pour des œuvres publiques, notamment pour financer le fonds éducatif de l’État. C’est là que réside la véritable signification politique de cette démarche, souvent sous-estimée.
L’État cherche à transformer la « taxe de frappe » du stablecoin en une ressource pour le bien public : ces intérêts alimenteront le développement éducatif.
Si vous avez suivi les débats fédéraux américains sur les stablecoins, vous comprenez l’importance de cette initiative. La controverse sur « qui a le droit d’émettre des stablecoins » revient en fait à une lutte pour « qui contrôle ces revenus d’intérêt flottants » : banques, fintechs, émetteurs cryptographiques ou le gouvernement.
Le Wyoming propose une réponse totalement nouvelle. Les institutions publiques peuvent légitimement affirmer que leur mission est de servir l’intérêt général, et non de générer des profits pour des actionnaires.
C’est là que se heurtent la politique fédérale et l’expérimentation au niveau des États. Le comité indique qu’il prévoit que FRNT coexistera avec la réglementation fédérale sur les stablecoins, et cite la « Gênant Act » pour défendre que les entités publiques ne relèvent pas de cette loi.
Ils avancent aussi une position philosophique : un stablecoin émis par une entité privée sous régulation fédérale, et un stablecoin émis par une entité publique, suivent des mécanismes d’incitation radicalement différents.
Interrogés sur le fait que la réglementation fédérale pourrait les exclure, les membres du comité répondent avec légèreté : « Nous prévoyons une coexistence. »
Leur argument est que les émetteurs publics évoluent sur une voie différente : « Les stablecoins privés émis selon la Gênant Act ont pour mission de générer des profits pour les actionnaires ; ceux émis par des entités publiques ont pour mission de servir l’intérêt général. »
La question de savoir si le gouvernement fédéral américain acceptera cette distinction claire reste ouverte. Les législateurs, qui détestent les failles, surtout celles portant le sceau des États, en sont conscients. Mais la position du comité révèle le cœur du conflit dans le fédéralisme américain : les États sont à la fois des laboratoires d’expérimentation politique, mais dès qu’ils créent des produits qui ressemblent à des monnaies, tout change.
De plus, un point rarement évoqué dans le débat sur les stablecoins est celui de la parole sur l’émission et la circulation.
La survie d’un stablecoin dépend de ses canaux d’émission et d’utilisation. S’il peut être listé sur des échanges cryptographiques majeurs, il s’intégrera dans la liquidité globale. S’il peut être utilisé comme une carte de débit, il pourrait changer les habitudes de paiement des consommateurs. S’il circule sur plusieurs réseaux blockchain, il deviendra un actif privilégié pour les développeurs et les institutions.
Le Wyoming prévoit que ses canaux de circulation répondent à deux publics : d’un côté, ceux du domaine cryptographique, qui privilégient la liquidité et l’accessibilité ; de l’autre, le secteur public, qui valorise la résilience et la traçabilité. L’un veut la rapidité, l’autre la traçabilité.
Le Wyoming promet de satisfaire ces deux besoins, ce qui est ambitieux, mais aussi paradoxal.
Mais cette ambition est justement la clé du problème. Le Wyoming a toujours une tradition d’être un pionnier : de la promotion du suffrage féminin à l’environnement favorable aux entreprises, tout cela en témoigne.
Ce stablecoin est la continuité de cet esprit pionnier à l’ère numérique : en utilisant la flexibilité d’un petit État pour expérimenter dans des domaines que les risques politiques ou la réticence fédérale empêchent d’aborder.
Si d’autres États suivent, le système dollar pourrait connaître une nouvelle hiérarchie.
Si d’autres États suivent, le système dollar ajoutera une nouvelle couche
Le plus grand défi n’est pas la capacité du Wyoming à gérer un stablecoin, dont la compétence technique et la quête d’innovation sont déjà prouvées. La vraie question est : si cet État parvient à rendre claire et concrète l’idée de « l’émission locale de monnaie publique », comment réagiront les autres États ?
Le comité indique qu’il espère que d’autres États, s’ils envisagent d’émettre leur propre stablecoin, collaboreront avec le Wyoming, en insistant sur l’interopérabilité comme principe prioritaire. Cette obsession pourrait produire les résultats les plus précieux.
Si les 50 États émettent chacun leur propre token sans interopérabilité, cela aboutira à une série de « jardins clos » séparés, avec leurs propres règles, partenaires et zones politiques sensibles. L’interopérabilité sera la clé pour que ces expérimentations régionales créent un effet réseau, transformant le stablecoin local d’un « projet marginal » en un « levier de négociation national ».
Le Wyoming affirme clairement qu’il accueille favorablement l’émulation d’autres États, mais avec une condition : « Nous espérons que d’autres États collaboreront avec le Wyoming. » Le comité a indiqué à CryptoSlate que l’interopérabilité entre tokens et réseaux blockchain doit être une priorité.
Imaginez un futur proche où plusieurs États émettent chacun leur propre stablecoin, tous au nom du bien public, tous adossés à la dette américaine comme réserve, tous dotés d’une certaine traçabilité sur la blockchain, et circulant via des plateformes d’échange et des réseaux de paiement par carte. Deux scénarios deviennent alors possibles.
Le premier, la compétition du marché. L’émergence de nouveaux standards pour l’émission de stablecoins privés : réunions publiques, transparence, et la démonstration par l’État que « même une institution publique peut instaurer la confiance » — symbole embarrassant. Même si le Wyoming ne voit pas ses tokens devenir la norme, cette compétition poussera le marché vers plus de transparence. Parfois, la menace concurrentielle est la meilleure innovation.
Le second, concerne la politique, et c’est la confrontation la plus directe. Si le stablecoin est largement utilisé pour les paiements et règlements, alors ses émetteurs deviendront des acteurs clés du système monétaire. Un stablecoin émis par un État, qui génère des revenus pour le fonds public ou permet une distribution rapide des fonds publics, gagnera forcément des soutiens, mais aussi des critiques.
Les supporters le verront comme une innovation, les détracteurs y verront une « usurpation de pouvoir par le gouvernement sous couvert de fintech » ; et chacun a ses arguments, valides dans leur propre cadre.
L’initiative du Wyoming redéfinit aussi discrètement le débat sur la monnaie numérique de la banque centrale. Aux États-Unis, la discussion tourne souvent entre deux extrêmes : « la monnaie numérique de la banque centrale, c’est la surveillance » ou « c’est la modernisation nécessaire du système financier ».
Mais le Wyoming propose une troisième voie : une monnaie numérique émise par l’État, régie par la loi, circulant par des canaux privés, et encadrée par des procédures publiques. Ce modèle évite que le gouvernement fédéral soit directement émetteur, tout en le maintenant dans la course à la blockchain.
Cela pose un défi au gouvernement fédéral : si le public américain doit finir par accepter le dollar numérique, la vraie question devient : « quelles institutions construiront les canaux de paiement, et quelles lois encadreront la régulation ? »
Le gouvernement fédéral peut choisir d’interdire, d’autoriser ou de réguler ; les États peuvent choisir d’émettre leur propre monnaie ; les entreprises peuvent se disputer les canaux de circulation. Le vrai gagnant ne sera probablement pas celui qui possède la technologie la plus avancée, mais celui qui saura coordonner les intérêts, gagner la confiance du public, et survivre à la prochaine élection.
Le Wyoming mise sur une triple stratégie : l’intérêt public peut devenir un modèle commercial compétitif, la transparence une stratégie de circulation, et la valeur du stablecoin dépasse le simple outil de transaction. La région connaît aussi l’ironie de la situation : la moindre application de la technologie cryptographique pourrait être celle qui lui confère réellement une valeur sociale.
Une pièce de dollar numérique gravée d’un badge de cow-boy ne changera peut-être pas le système financier du jour au lendemain, mais elle pourrait faire un pas plus disruptif : rendre l’avenir du dollar plus local, plus contesté, et étonnamment plus proche de la vie quotidienne.
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Une stablecoin gravée d'un badge de cowboy : le dollar numérique du Wyoming en tête
Rédaction : Andjela Radmilac
Compilation : Luffy, Foresight News
Depuis des années, les stablecoins sont la invention la plus pratique dans le domaine de la cryptographie, mais aussi la plus embarrassante. Dire qu’ils sont pratiques, c’est parce qu’ils transforment la blockchain en un canal de paiement en dollars opération 24h/24 et 7j/7 ; mais c’est embarrassant parce que, malgré leur vision simple et directe, établir la confiance n’est pas une tâche aisée.
Pour les non-initiés au domaine de la cryptographie, une monnaie numérique valant exactement 1 dollar semble très fiable, jusqu’à ce que quelqu’un demande : où se trouvent réellement les réserves en dollars derrière ?
Aujourd’hui, le Wyoming aux États-Unis prévoit de répondre à cette question avec la plus ancienne des « astuces de garantie de crédit » : le sceau du gouvernement de l’État.
Frontier Stable Token (FRNT) est un nouveau stablecoin échangeable contre le dollar lancé par le Wyoming, émis selon un cadre juridique codifié, et supervisé par le Wyoming Stablecoin Committee. C’est aussi une déclaration politique claire, mais formulée en termes officiels sans fioritures, comme des règles d’achat, des réunions publiques, des exigences de réserves. La Silicon Valley excelle à décrire l’avenir avec un langage brillant, mais le Wyoming a choisi de lancer son stablecoin en publiant « les procès-verbaux des réunions du comité ».
Selon ce comité, le positionnement central de ce token est son utilité publique : rendre les flux financiers plus transparents, accélérer les règlements, et créer un stablecoin durable, qui ne dépend ni de la passion d’un gouverneur, ni du modèle commercial d’une entreprise. Par ailleurs, ils espèrent que cette conception répondra à la critique la plus forte contre les stablecoins : le manque de transparence.
C’est un discours marketing officiel, mais la question plus profonde est : alors que le gouvernement fédéral américain s’interroge encore sur « la forme que doit prendre le dollar numérique », quelles transformations profondes de l’économie monétaire et de la politique monétaire ce stablecoin révèle-t-il ?
Un stablecoin construit selon le modèle d’une institution publique
Le Wyoming adopte un système de réserves à 100 %, régulé par la loi de l’État, et totalement déconnecté de toute monnaie numérique émise par la Réserve fédérale. En 2025, l’État a adopté la loi « HB0264 », renforçant cette position : il interdit aux agences gouvernementales d’accepter la monnaie numérique de la banque centrale pour les paiements d’État, et de soutenir par des fonds publics les tests ou la mise en œuvre de cette monnaie.
Cette définition est cruciale, car la monnaie numérique de la banque centrale est aujourd’hui synonyme de deux types d’angoisses sociales. La première, économique : si les gens peuvent détenir directement la monnaie émise par la banque centrale, qu’adviendra-t-il des banques commerciales ? La seconde, culturelle : surveillance, contrôle, et une prémonition de plus en plus forte que tous vos fonds pourraient être assortis d’un « permis d’utilisation ».
Le Wyoming semble privilégier la dimension culturelle. Son interdiction de la monnaie numérique de la banque centrale inclut une conclusion d’enquête législative, qui met en garde contre les risques de surveillance et de restrictions de consommation que cette monnaie pourrait entraîner. Même si vous n’adhérez pas à cette prémisse, vous pouvez percevoir la stratégie derrière.
Le message que veut transmettre le Wyoming est : si le public veut utiliser le dollar numérique dans l’État, cela doit passer par un mécanisme contrôlable par l’État, susceptible d’être contesté en justice, et pouvant faire l’objet de discussions lors de réunions publiques mensuelles.
Les responsables du comité sont très prudents dans leur description du positionnement de FRNT : « FRNT se distingue fondamentalement de la monnaie numérique de la banque centrale, car il repose sur un système de réserves à 100 %, et n’est pas émis par la banque centrale. »
Ce point n’est pas anodin. Le comité indique que la gouvernance de FRNT est entièrement transparente, que les décisions clés sont prises lors des réunions mensuelles, et que la formulation des règles pour les institutions doit passer par une consultation publique légale.
Dans le domaine de la cryptographie, la gouvernance se résume souvent à un vote à 3h du matin dans un groupe Discord. Le Wyoming propose une approche plus proche du modèle traditionnel : une gouvernance sous cadre juridique administratif, avec ses avantages et ses inconvénients.
Ce mode de gouvernance implique que FRNT peut être utilisé à toute fin légale, et que l’État ne limitera pas ses cas d’usage légaux en fonction des changements politiques.
Ils expliquent que toute intervention sur l’utilisation du token doit être légale, par exemple via une ordonnance judiciaire, et non par jugement moral subjectif. Cette position respecte la liberté individuelle tout en étant opérationnelle : une monnaie avec une « liste de restrictions d’usage » sera forcément une cible d’attaques politiques, mais une monnaie conforme aux lois en vigueur, bien que banale, pourrait justement avoir le potentiel d’une diffusion à grande échelle.
Ensuite, la question de l’innovation dans l’intégration de ce stablecoin dans le système financier moderne : ses canaux d’émission et de circulation.
Le comité indique que la conception de FRNT prend en compte les besoins des utilisateurs particuliers et institutionnels. La scène pour le retail est facile à imaginer, notamment avec l’intégration à des plateformes comme Rain, permettant d’utiliser le stablecoin comme une carte de débit. Si les utilisateurs peuvent dépenser ce token dans tous les lieux acceptant Visa, alors les termes techniques comme blockchain ou cryptographie deviennent secondaires.
Les usages pour les institutions et le secteur public illustrent davantage la spécificité du Wyoming. Le comité souhaite que les entités publiques utilisent FRNT pour améliorer la transparence et l’efficacité des flux financiers.
Ils donnent en exemple un test réalisé en juillet 2025, où le Wyoming a effectué un paiement quasi instantané à ses entrepreneurs via son système de monnaie numérique. La région affirme que cette fonctionnalité sera un atout majeur en cas de catastrophe. La rapidité de paiement et la liquidité sont cruciales dans ces scénarios.
Vous pourriez penser que c’est une application de niche, mais il faut savoir que toutes les nouvelles voies de paiement commencent souvent par des usages limités, pour finir par devenir la norme.
Un stablecoin destiné aux traders n’est qu’un début ; un stablecoin utilisé pour la paie, le paiement des sous-traitants ou la gestion des urgences possède déjà une infrastructure de base.
À qui profite le rendement ?
Les stablecoins sont souvent présentés comme une technologie de paiement, mais leur logique économique est plus proche de celle des banques : attirer des dépôts en dollars, détenir des actifs à faible risque, et générer des intérêts.
Le Wyoming ne cache pas ses plans pour ces intérêts. Dans sa « note d’information », le comité décrit en détail la structure réglementaire des réserves : avec des exigences de sur-collatéralisation, et les revenus issus des investissements excédant les réserves seront utilisés pour des œuvres publiques, notamment pour financer le fonds éducatif de l’État. C’est là que réside la véritable signification politique de cette démarche, souvent sous-estimée.
L’État cherche à transformer la « taxe de frappe » du stablecoin en une ressource pour le bien public : ces intérêts alimenteront le développement éducatif.
Si vous avez suivi les débats fédéraux américains sur les stablecoins, vous comprenez l’importance de cette initiative. La controverse sur « qui a le droit d’émettre des stablecoins » revient en fait à une lutte pour « qui contrôle ces revenus d’intérêt flottants » : banques, fintechs, émetteurs cryptographiques ou le gouvernement.
Le Wyoming propose une réponse totalement nouvelle. Les institutions publiques peuvent légitimement affirmer que leur mission est de servir l’intérêt général, et non de générer des profits pour des actionnaires.
C’est là que se heurtent la politique fédérale et l’expérimentation au niveau des États. Le comité indique qu’il prévoit que FRNT coexistera avec la réglementation fédérale sur les stablecoins, et cite la « Gênant Act » pour défendre que les entités publiques ne relèvent pas de cette loi.
Ils avancent aussi une position philosophique : un stablecoin émis par une entité privée sous régulation fédérale, et un stablecoin émis par une entité publique, suivent des mécanismes d’incitation radicalement différents.
Interrogés sur le fait que la réglementation fédérale pourrait les exclure, les membres du comité répondent avec légèreté : « Nous prévoyons une coexistence. »
Leur argument est que les émetteurs publics évoluent sur une voie différente : « Les stablecoins privés émis selon la Gênant Act ont pour mission de générer des profits pour les actionnaires ; ceux émis par des entités publiques ont pour mission de servir l’intérêt général. »
La question de savoir si le gouvernement fédéral américain acceptera cette distinction claire reste ouverte. Les législateurs, qui détestent les failles, surtout celles portant le sceau des États, en sont conscients. Mais la position du comité révèle le cœur du conflit dans le fédéralisme américain : les États sont à la fois des laboratoires d’expérimentation politique, mais dès qu’ils créent des produits qui ressemblent à des monnaies, tout change.
De plus, un point rarement évoqué dans le débat sur les stablecoins est celui de la parole sur l’émission et la circulation.
La survie d’un stablecoin dépend de ses canaux d’émission et d’utilisation. S’il peut être listé sur des échanges cryptographiques majeurs, il s’intégrera dans la liquidité globale. S’il peut être utilisé comme une carte de débit, il pourrait changer les habitudes de paiement des consommateurs. S’il circule sur plusieurs réseaux blockchain, il deviendra un actif privilégié pour les développeurs et les institutions.
Le Wyoming prévoit que ses canaux de circulation répondent à deux publics : d’un côté, ceux du domaine cryptographique, qui privilégient la liquidité et l’accessibilité ; de l’autre, le secteur public, qui valorise la résilience et la traçabilité. L’un veut la rapidité, l’autre la traçabilité.
Le Wyoming promet de satisfaire ces deux besoins, ce qui est ambitieux, mais aussi paradoxal.
Mais cette ambition est justement la clé du problème. Le Wyoming a toujours une tradition d’être un pionnier : de la promotion du suffrage féminin à l’environnement favorable aux entreprises, tout cela en témoigne.
Ce stablecoin est la continuité de cet esprit pionnier à l’ère numérique : en utilisant la flexibilité d’un petit État pour expérimenter dans des domaines que les risques politiques ou la réticence fédérale empêchent d’aborder.
Si d’autres États suivent, le système dollar pourrait connaître une nouvelle hiérarchie.
Si d’autres États suivent, le système dollar ajoutera une nouvelle couche
Le plus grand défi n’est pas la capacité du Wyoming à gérer un stablecoin, dont la compétence technique et la quête d’innovation sont déjà prouvées. La vraie question est : si cet État parvient à rendre claire et concrète l’idée de « l’émission locale de monnaie publique », comment réagiront les autres États ?
Le comité indique qu’il espère que d’autres États, s’ils envisagent d’émettre leur propre stablecoin, collaboreront avec le Wyoming, en insistant sur l’interopérabilité comme principe prioritaire. Cette obsession pourrait produire les résultats les plus précieux.
Si les 50 États émettent chacun leur propre token sans interopérabilité, cela aboutira à une série de « jardins clos » séparés, avec leurs propres règles, partenaires et zones politiques sensibles. L’interopérabilité sera la clé pour que ces expérimentations régionales créent un effet réseau, transformant le stablecoin local d’un « projet marginal » en un « levier de négociation national ».
Le Wyoming affirme clairement qu’il accueille favorablement l’émulation d’autres États, mais avec une condition : « Nous espérons que d’autres États collaboreront avec le Wyoming. » Le comité a indiqué à CryptoSlate que l’interopérabilité entre tokens et réseaux blockchain doit être une priorité.
Imaginez un futur proche où plusieurs États émettent chacun leur propre stablecoin, tous au nom du bien public, tous adossés à la dette américaine comme réserve, tous dotés d’une certaine traçabilité sur la blockchain, et circulant via des plateformes d’échange et des réseaux de paiement par carte. Deux scénarios deviennent alors possibles.
Le premier, la compétition du marché. L’émergence de nouveaux standards pour l’émission de stablecoins privés : réunions publiques, transparence, et la démonstration par l’État que « même une institution publique peut instaurer la confiance » — symbole embarrassant. Même si le Wyoming ne voit pas ses tokens devenir la norme, cette compétition poussera le marché vers plus de transparence. Parfois, la menace concurrentielle est la meilleure innovation.
Le second, concerne la politique, et c’est la confrontation la plus directe. Si le stablecoin est largement utilisé pour les paiements et règlements, alors ses émetteurs deviendront des acteurs clés du système monétaire. Un stablecoin émis par un État, qui génère des revenus pour le fonds public ou permet une distribution rapide des fonds publics, gagnera forcément des soutiens, mais aussi des critiques.
Les supporters le verront comme une innovation, les détracteurs y verront une « usurpation de pouvoir par le gouvernement sous couvert de fintech » ; et chacun a ses arguments, valides dans leur propre cadre.
L’initiative du Wyoming redéfinit aussi discrètement le débat sur la monnaie numérique de la banque centrale. Aux États-Unis, la discussion tourne souvent entre deux extrêmes : « la monnaie numérique de la banque centrale, c’est la surveillance » ou « c’est la modernisation nécessaire du système financier ».
Mais le Wyoming propose une troisième voie : une monnaie numérique émise par l’État, régie par la loi, circulant par des canaux privés, et encadrée par des procédures publiques. Ce modèle évite que le gouvernement fédéral soit directement émetteur, tout en le maintenant dans la course à la blockchain.
Cela pose un défi au gouvernement fédéral : si le public américain doit finir par accepter le dollar numérique, la vraie question devient : « quelles institutions construiront les canaux de paiement, et quelles lois encadreront la régulation ? »
Le gouvernement fédéral peut choisir d’interdire, d’autoriser ou de réguler ; les États peuvent choisir d’émettre leur propre monnaie ; les entreprises peuvent se disputer les canaux de circulation. Le vrai gagnant ne sera probablement pas celui qui possède la technologie la plus avancée, mais celui qui saura coordonner les intérêts, gagner la confiance du public, et survivre à la prochaine élection.
Le Wyoming mise sur une triple stratégie : l’intérêt public peut devenir un modèle commercial compétitif, la transparence une stratégie de circulation, et la valeur du stablecoin dépasse le simple outil de transaction. La région connaît aussi l’ironie de la situation : la moindre application de la technologie cryptographique pourrait être celle qui lui confère réellement une valeur sociale.
Une pièce de dollar numérique gravée d’un badge de cow-boy ne changera peut-être pas le système financier du jour au lendemain, mais elle pourrait faire un pas plus disruptif : rendre l’avenir du dollar plus local, plus contesté, et étonnamment plus proche de la vie quotidienne.